— Pardonnez-moi, lorsqu'on dit à un homme : « Je vous rends votre parole, » c'est qu'on le juge assez méprisable pour la reprendre. Je m'appelle Coromila, et l'histoire de Venise, qui est celle de mes ancêtres, ne leur a jamais imputé ni un mensonge ni une trahison. Qui vous a permis de croire que je valais moins qu'eux et que je méditais de les déshonorer tous en ma personne? J'ai promis d'épouser votre fille ; j'ai fait mieux, je l'ai juré ; je ne l'ai pas juré une fois, mais cinquante, et sur tout ce qu'il y a de plus sacré ; je l'ai juré par écrit, vous en possédez les preuves, et vous avez les mains pleines de mes serments! et vous m'estimez assez peu pour me dire de sang-froid : « Soyez libre ; je vous accorde que vous n'avez rien promis, rien écrit, rien juré! Décidons à l'amiable que toutes vos lettres sont des faux, toutes vos promesses des mensonges, tous vos serments des parjures! » Monsieur le comte, si l'on parle de la sorte aux hommes qu'on estime, que restera-t-il donc pour exprimer le mépris?
— Lello, reprit le comte, vous m'avez mal compris, ou plutôt j'ai mal parlé. A Dieu ne plaise que j'élève un doute sur votre honneur, qui m'est aussi cher que le mien. Voici ce que j'ai voulu dire. Lorsque vous avez demandé la main de ma fille, il y a huit ou neuf mois, vous étiez encore dans la dépendance d'un père. En engageant votre personne et votre fortune, vous disposiez en quelque sorte de biens qui ne vous appartenaient pas. Il est possible, et jusqu'à un certain point raisonnable, que le changement survenu dans votre condition, la teneur du testament de votre père, les intérêts nouveaux qui vous condamnent à ménager certaines personnes, les dispositions de votre famille, qui ne s'était pas prononcée en ce temps-là et qui depuis s'est montrée contraire à nos projets, enfin le temps qui use toute chose, même les passions qui se croyaient éternelles, il est possible, dis-je, que l'un de ces motifs vous engage, non pas à violer, mais à regretter vos promesses. S'il en était ainsi, si vous n'aimiez plus ma fille que par scrupule et si vous ne l'épousiez plus que par devoir, mon devoir à moi, dans son intérêt comme dans le vôtre, serait de tout rompre. Si au contraire je me suis trompé, si la prudence qui est un défaut de mon âge, m'a aveuglé, prouvez-moi mon erreur et guérissez mes craintes : reprenez ces anciens serments qui vous sont échappés dans la première ferveur de votre amour, et donnez-moi en échange une promesse sérieuse et irrévocable, faite de sang-froid, dans la pleine possession de vous-même, en présence de tous les obstacles que vous savez, et à la veille d'un voyage où l'on vous entraîne pour vous arracher à nous. »
Pendant ce discours du comte, Lello sentait peser sur lui les regards de toute la famille. Après un accès de hardiesse dont il ne se serait jamais cru capable, sa timidité naturelle avait repris le dessus. Immobile et morne, il comptait machinalement les fleurs du tapis, dont le dessin se grava pour toujours dans sa mémoire. Il n'osait regarder personne en face, pas même la comtesse et sa fille, dont les yeux le cherchaient pour l'encourager. Il fit un effort pour regarder Tolla, et il leva les yeux jusqu'à ses mains, qui pendaient, à demi fermées, sur ses genoux. Ces petites mains pâles et amaigries parlaient plus éloquemment que le comte Feraldi. Elles rappelaient à Lello tant de chastes baisers, tant de douces étreintes! l'index de la main droite s'était levé si souvent en signe de menace amicale et souriante! Que de fois il s'était appuyé sur les lèvres de Lello pour lui imposer silence! La main gauche portait cette bague de turquoise qu'il y avait mise lui-même dans une des plus belles heures de sa vie, et qu'il avait promis de remplacer par un anneau de mariage. La maigreur de ces pauvres petites mains résumait une longue histoire de larmes, de soucis, d'incertitudes, de patience, de résignation, de calomnies noblement pardonnées, de prières à mains jointes pour les calomniateurs. La main droite, négligemment renversée et entr'ouverte comme pour recevoir une main amie, semblait se tourner vers lui et lui dire : « Tu ne me veux plus! » Lello entendit ce langage muet, tout en écoutant les paroles du comte. Ces deux discours, l'un ferme et précis, l'autre vague et confus, arrivaient ensemble à son âme, comme le chant et l'accompagnement d'une même mélodie. Il se leva de son siége, s'agenouilla devant Tolla, prit sa main dans la sienne, leva hardiment les yeux sur toute la famille, et dit d'une voix ferme et résolue :
« Je jure…
— Arrêtez, interrompit le comte. Avant de vous lier par ce nouveau serment, songez qu'il doit être irrévocable. Si vous engagez à ma fille cette liberté que je viens de vous rendre, aucun prétexte, aucune raison ne pourra plus vous délier, pas même l'opposition la plus formelle de vos parents.
— Monsieur le comte, je ferai tous mes efforts pour que mon bonheur soit approuvé de ma famille ; mais, si mes parents s'obstinent dans une injuste et tyrannique opposition, je me souviendrai que Dieu m'a fait libre. Et maintenant, par ce Dieu qui a comblé votre fille des plus adorables vertus, par ce Dieu qui m'a inspiré pour elle l'amour le plus pur, par ce Dieu miséricordieux avec qui elle m'a réconcilié, par ce Dieu terrible qui n'a jamais laissé le parjure impuni, je jure de n'avoir jamais d'autre femme que Vittoria Feraldi. »
Tolla se pencha vers lui pour l'embrasser ; mais la joie fut plus forte qu'elle, elle s'évanouit. Lorsqu'elle revint à elle, elle se cramponna instinctivement au bras de Lello : « Pourquoi t'en vas-tu? lui dit-elle à l'oreille.
— Maudit voyage! j'ai consenti sans savoir ce que je disais ; je dégagerai ma parole.
— Ne pars pas! Tu vois comme je suis faible. Qui sait si tu me retrouveras à ton retour? »
Il pleura un peu, promit beaucoup, et sortit réconcilié avec les Feraldi et avec lui-même.