Au premier mot de départ, elle s'évanouit. Sa mère et Toto la portèrent dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout éperdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui mit deux écus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles de sa maîtresse. Il attendit deux heures dans une anxiété mortelle. Enfin Menico parut : il était plus pâle qu'à l'ordinaire, mais il avait toujours son air calme et indolent.
« Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle?
— Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions ; maintenant elle dort : vous ne l'avez pas tuée tout à fait. » Il ajouta, en posant deux écus sur la cheminée : « Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais demain soir. »
Le lendemain, en entrant dans ce salon où il avait passé de si douces heures, Lello fut saisi d'un frisson étrange. Personne ne se leva pour venir au-devant de lui. Tolla était trop faible pour courir comme autrefois à sa rencontre. Le comte et Toto s'étaient habillés comme pour une cérémonie. On avait enlevé tous les rideaux qui cachaient les vieux portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix générations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui l'attendait, puis il commença d'une voix ferme et triste :
« Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille. J'ai convoqué mes ancêtres à cette réunion solennelle : je voudrais pouvoir convoquer aussi les vôtres. Vous allez quitter Rome pour longtemps ; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour changer le cœur d'un homme de votre âge. Ce départ, ce n'est pas vous qui l'avez voulu : il vous a été imposé par votre oncle et votre frère. Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous épousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de Londres pour vous la faire oublier. Vous étiez libre de rester : vous avez consenti à partir. Vous étiez libre de déclarer ouvertement votre amour pour Vittoria, depuis tantôt deux mois que vous n'avez plus de père vous vous êtes obstiné dans votre prudence et votre timidité. Je ne vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au cœur de ma fille, ni les calomnies que vos assiduités ont attirées sur nous, ni la scène d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison ; mais je pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient plus qu'à un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui vous sont échappés, la pauvre Tolla serait déjà oubliée. Eh bien! soyez heureux ; rien ne vous retient plus : je vous rends votre parole. »
VII
Manuel avait écouté avec résignation les reproches du comte, mais la conclusion le mit hors de lui. Il s'était attendu à des paroles sévères, non à cette dédaigneuse restitution de sa liberté. Il pâlit de colère, et balbutia d'abord quelques paroles inarticulées.
« Calme-toi, lui dit Toto ; tu n'as ici que des amis. »
Il reprit avec violence : « Des amis! Monsieur le comte, si je ne m'étais pas accoutumé à vous regarder comme un second père, je n'endurerais pas si patiemment un tel outrage. Vous me croyez capable de violer mes serments!
— Non.