— Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume, asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce départ nous a agréablement surpris : jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur Tolla.
— Chère comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi à adoucir la violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage.
— Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dépenses guère au palais Coromila.
— Eh bien, oui! je suis faible, je suis lâche ; j'ai peur de mon oncle, quoiqu'il soit le meilleur des hommes ; j'ai peur de mon frère, j'ai peur de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me défendrai pas : il y a des moments où je me méprise moi-même! Mais que veux-tu! j'ai promis de partir, ma parole est donnée, la ville entière le sait. Hier, à dîner, devant moi, ils ont annoncé mon départ à plus de vingt personnes! Tout cela empêche-t-il que je n'aime ta sœur et que je ne l'épouse à mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrachée viole-t-elle les serments que je vous ai faits? »
Lello s'arrêta brusquement ; il avait entendu la voix de Tolla, qui descendait en chantant le grand escalier du palais.
La pauvre fille ouvrit la porte, courut à Lello, et s'arrêta tout interdite à la moitié du chemin. Elle vit son père horriblement pâle, sa mère agitée d'un tremblement nerveux, les yeux de son frère pleins de larmes, la figure de son amant bouleversée. Ils se taisaient tous et n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son cœur se serra ; elle se laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence. Trois longues minutes s'écoulèrent, durant lesquelles on n'entendit que les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus.
« Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle ; ma mère, mon père, mon frère, Lello, qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage ; répondez-moi. Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par pitié, dites-moi ce qui m'arrive!
— Pauvre enfant! répondit sa mère, tu le sauras trop tôt! »
Elle ne demanda rien de plus ; elle courut dans la chambre voisine et fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment passé, elle reprit possession d'elle-même et rentra résolûment au salon.
« J'ai pleuré, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux savoir ce que je suis condamnée à souffrir. »