Il était bien rare que la générale, entraînée par sa préoccupation dominante ne mêlât point à son panégyrique l'éloge du palais Coromila, de la galerie estimée deux millions, des écuries revêtues de marbre blanc comme une église, des voitures, des livrées et des cent cinquante serviteurs qui peuplaient la maison. Elle assaisonnait ces propos d'un certain nombre de ah! prononcés avec une aspiration gutturale particulière aux gens du Nord. Dans sa bouche, cette exclamation était je ne sais quoi de mitoyen entre ah! et ach!

Lorsqu'elle eut tout dit, elle passa, suivant sa coutume, à l'éloge de sa fille, qu'elle appelait majestueusement « mademoiselle ma fille. » Elle abusait de la patience inaltérable de la marquise et de Mme Feraldi pour redire les perfections de Nadine, ses talents, la dépense qu'on avait faite pour son éducation à Paris et à Rome, les inquiétudes qu'elle avait données dans son enfance, la crainte qu'on avait eue de la voir scrofuleuse comme presque toutes les jeunes filles de l'aristocratie russe, les sirops amers qu'elle avait pris, les beaux résultats qu'on avait obtenus, ses os raffermis, sa taille redressée, les appareils de Valérius devenus inutiles, sa beauté de jour en jour plus brillante, les succès qu'elle avait eus dans le monde, les partis qu'elle avait refusés (le plus modeste était d'un million), les triomphes qui l'attendaient à Pétersbourg, les bontés de l'empereur Nicolas, qui la regardait comme sa fille adoptive et lui destinait le chiffre des demoiselles d'honneur, enfin la belle entrée qu'elle ferait à la cour de Russie avec une robe traînante de velours ponceau, un kakochnick brodé d'or et de perles, et le chiffre en diamants sur l'épaule gauche.

Mme Fratief parlait comme les autres crient. Elle joignait à ce petit défaut l'habitude de se répéter souvent et d'inventer quelquefois ; mais il était convenu qu'elle avait bon cœur. D'ailleurs sa qualité d'étrangère, le train qu'elle menait et le soin qu'elle avait pris d'élever sa fille dans la religion romaine la faisaient tolérer dans la plus haute société. On lui savait gré d'avoir amené dans le giron de l'Église la fille d'un général russe, et dérobé au schisme grec une âme de qualité. Le manége désespéré auquel elle se livrait pour attirer l'attention du jeune Coromila n'inquiétait personne. On savait que Lello n'était pas encore à marier, et d'ailleurs sa famille lui destinait une princesse. Mme Trasimeni laissa donc à la générale tout le temps d'achever les deux portraits qu'elle recommençait tous les soirs pour avoir le plaisir de les enfermer dans le même cadre. Lorsqu'on fut au kakochnick et au chiffre en diamants, qui formaient la péroraison habituelle, la marquise après un petit compliment à l'adresse de Nadine, se tourna vers Mme Feraldi : « Et Tolla?

— A propos! c'est vrai, ajouta la générale. On dit que vous la mariez, j'en serai bien heureuse.

— Cela n'est pas encore fait, reprit vivement Mme Feraldi. Tu sais, ma chère, dit-elle à la marquise, que dans les premiers jours du mois dernier, nous avons reçu deux lettres, l'une de mon frère d'Ancône, l'autre de mon cousin de Forli, qui proposaient, chacun de son côté, un mari pour Tolla. Le jeune homme de Forli a vingt-quatre ans ; il est fils unique, et il aura vingt mille francs de rente.

— Mais c'est magnifique, chère comtesse! interrompit la générale, et j'espère bien que Tolla…

— Tolla a vu celui qu'on lui proposait. C'est un beau garçon, grand, blond et parfaitement élevé. Elle l'a refusé net.

— Sans dire pourquoi?

— Elle a dit qu'il lui était antipathique. L'autre n'est pas encore venu de Côme, et il ne viendra que si nous lui donnons des espérances. On le dit fort bien de sa personne ; il n'a pas trente ans. Il est plus riche que notre prétendant de Forli. Nous nous sommes informés de sa réputation ; nous n'en avons appris que du bien. Il sait quelle est la dot de Tolla, et il vient d'écrire à mon mari qu'il en était très-satisfait, qu'il se serait contenté de moitié. « Ce que je cherche, disait-il en terminant, c'est une amie, une femme aimante, une bonne mère de famille, une personne enfin qui sache me pardonner mes innombrables défauts. »

— Ah! c'est beau! c'est admirable! c'est sublime! s'écria la générale, et, dans un siècle comme le nôtre, où les jeunes gens sont devenus plus égoïstes que les vieillards! Le digne jeune homme! j'espère bien que Tolla ne le refusera pas!… »