La générale en était là de ses exclamations, lorsqu'un murmure aussi léger, aussi rapide, aussi dru et aussi précis que le bruit du vent dans les feuilles sèches, se répandit dans le salon, dans le jardin, dans la salle de jeu, dans tous les coins de la maison, et vint enfin bourdonner autour de ce trio de mères de famille. Une nouvelle imprévue, et qui les frappa toutes les trois comme un coup de foudre, arriva jusqu'à elles sans qu'on pût savoir d'où elle était venue. C'était une de ces rumeurs agiles et discrètes qui semblent se répandre d'elles-mêmes et par leur propre force, et qui entrent dans toutes les oreilles sans qu'on les ait vues sortir d'aucune bouche. Lorsqu'elle s'abattit sur le divan de la marquise, des émotions bien diverses, mais également violentes, se peignirent sur le visage des trois mères qui causaient ensemble. La générale rougit comme une apoplectique : le désappointement, la jalousie, l'avarice déçue, l'ambition détrônée, la crainte du ridicule, la résolution de combattre, la confiance dans ses forces, et au pis aller l'espoir de la vengeance, en un mot toutes les passions haineuses passèrent avec la rapidité de l'éclair sur cette large figure empourprée. Mme Feraldi surprise par un coup de bonheur auquel elle n'était point préparée, s'arrêta bouche béante, aussi stupéfaite qu'un aveugle qui recouvrerait la vue devant un feu d'artifice. La bonne marquise, qui avait vu naître Tolla, qui l'appelait tendrement « ma fille, » et qui n'avait consenti à recevoir un Coromila dans sa maison que sur les instances de Philippe, réprima un mouvement de surprise douloureuse et fit rentrer deux grosses larmes, lorsqu'elle entendit murmurer cette terrible nouvelle : « Savez-vous? Lello aime Tolla! »

La comtesse et la générale, en femmes du monde, furent promptes à cacher leur émotion. La générale surtout escamota si vivement son dépit, que l'œil d'une ennemie n'aurait rien vu. La conversation se prolongea sans incident jusqu'à onze heures trois quarts, et l'on ne s'entretint que de la pluie et des sermons de l'abbé Fortunati, qui faisait merveille aux Saints-Apôtres. Tolla conduisit le cotillon avec Lello. M. Feraldi, qui bouillait d'impatience en attendant l'heure du départ, gagna cinquante-deux fiches à son oncle le cardinal Pezzato. Tout le monde se retira à l'heure ordinaire, et la générale, en remerciant la maîtresse de la maison, suivant l'usage établi en Russie, assura qu'elle n'avait jamais passé une soirée plus délicieuse.

En arrivant au grand escalier, Tolla voulut prendre le bras de son père ; mais, sur un signe du comte, elle partit devant avec Toto. Elle trouva sous le vestibule un colosse hâlé qui l'enveloppa maternellement dans une lourde pelisse. C'était son ancien pédagogue de Lariccia, le fidèle Menico. « Il pleut un peu, lui dit-il, et, quoique la maison ne soit pas loin, Amarella m'a envoyé. Mais qu'avez-vous, mademoiselle? Il vous est arrivé quelque chose?

— Tu crois, mon Menico?

— J'en suis sûr, mademoiselle. Il y a deux choses au monde que je connais bien, c'est le ciel et votre visage. Ici et là, je sais quand l'orage doit venir.

— J'ai donc la figure à l'orage?

— Non, mais il me semble que vous êtes à la fois heureuse et fâchée. Est-ce vrai, mademoiselle?

— Peut-être ; mais pourquoi veux-tu que je te dise mes secrets, mon pauvre Dominique? Ce sont choses où tu ne peux rien.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, je puis toujours faire finir celui qui voudrait vous fâcher. Venez, que je vous débarrasse de votre manteau : nous sommes arrivés. »

Le comte et la comtesse accouraient sur les pas de leurs enfants après une conférence d'une minute. Toto se retira discrètement, sans faire allusion à ce qu'il avait entendu dans la soirée. Le comte embrassa sa fille et sa femme et rentra chez lui. Menico alla se coucher à l'écurie, où un palefrenier lui prêtait la moitié de son lit. Mme Feraldi reconduisit Tolla dans sa petite chambre, la fit asseoir sur le seul canapé qui s'y trouvât, s'y jeta vivement à côté d'elle, l'embrassa avec effusion et lui dit : « Raconte-moi tout! Il t'aime?