VIII
Rouquette trouva un carrosse attelé dans la cour du palais Coromila. Lello et son frère, lestés d'une tasse de chocolat, se promenaient en fumant, tandis qu'on remplissait un fourgon de bagages. Le colonel dormait comme Noé après la première vendange : il avait fait ses adieux la veille pour avoir le droit de se lever à midi. Tous les gens de la maison vinrent, chapeau bas, baiser les mains de leurs maîtres. Le prince leur distribua un gros sac d'argent. Rouquette, qu'ils examinaient comme une curiosité d'histoire naturelle, aurait voulu leur distribuer des coups de bâton. On partit à cinq heures précises.
Jusqu'à Civita-Vecchia, Lello bâilla, fuma, soupira et regarda par la portière ; son frère lut le premier chant de don Juan dans le texte anglais ; Rouquette dormit. Les quatre domestiques que l'on emmenait à Londres émerveillèrent les alouettes par l'éclat de leurs boutons neufs. En entrant dans la ville, les postillons firent claquer si superbement leurs fouets, qu'on crut voir entrer le duc de Toscane, dont l'arrivée était annoncée pour ce jour-là. La garnison prit les armes, les tambours battirent aux champs, et le gardien des portes refusa obstinément d'examiner les passe-ports. Les deux frères traversèrent au galop cet enthousiasme officiel : ils trouvèrent sur le port leur intendant, qui était venu la veille pour assurer les places et disposer les logements sur le bateau. Rouquette courut à la police, se nomma et demanda François le Napolitain. Il eut quelque peine à reconnaître son protégé. François le Napolitain, ci-devant Cocomero, avait rasé ses favoris et laissé croître ses cheveux. Ce changement de décoration joint à la peur du bagne voisin, dont le spectacle l'avait horriblement maigri, lui avait fait une autre figure, aussi longue que la première était large. Depuis le 6 octobre et l'accident de Menico, François n'avait jamais dormi que d'un œil : aussi ses chefs louaient-ils sa vigilance. Il faisait le guet autour de la ville, gardait toutes les issues à la fois, et dépistait merveilleusement les nouveaux venus, tant il avait peur de voir arriver un couteau suivi du bras de Dominique. Malgré les témoignages de satisfaction qu'il avait souvent obtenus, il ne recherchait pas les occasions de comparaître devant les autorités policières : il avait peur de ses chefs, de ses camarades et de son ombre.
Lorsqu'il se vit en présence de monsignor Rouquette, secrétaire intime de son Éminence le cardinal-vicaire, il serra instinctivement les mâchoires, de peur qu'on n'entendît claquer ses dents.
« J'ai besoin de toi, » lui dit Rouquette. La figure de Cocomero s'épanouit.
« Tu vas partir ce soir pour Rome. » La figure de Cocomero s'allongea.
« Tu iras via Frattina, no 15 ; tu demanderas Mme la générale Fratief. »
Cocomero tomba à genoux : « Grâce! cria-t-il, grâce monsignor! Je suis, ou du moins je serai un pauvre père de famille! Ne me perdez pas : je vous servirai toute ma vie!
— Je ne veux pas te perdre, je veux t'employer. Je sais tout. »
Rouquette ne savait rien ; mais je sais tout est un talisman presque infaillible, et il y a bien peu d'hommes assez irréprochables pour entendre sans trembler ce bienheureux je sais tout.