Pour protester à sa façon contre cette Exposition universelle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série des Nouveaux Samedis; à la fin d’octobre, les Souvenirs d’un vieux Mélomane. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter les Souvenirs aux lecteurs du Correspondant: «Pourquoi vieux? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans. Vieux! qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité de jeune, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous les goûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer les Souvenirs d’un Mélomane[425]...»
A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.
CHAPITRE XV
PONTMARTIN ET L’ACADÉMIE
(1868-1878)
La fièvre verte. Le fauteuil de M. Empis. Lettre au Figaro. Le fauteuil de Sainte-Beuve. Une page des Jeudis.—Lettres de M. de Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. Le Non possumus de Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin. Fantaisies et Variations anti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin... académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers le Palais-Mazarin. Mgr Dupanloup s’efforce de décider Pontmartin à poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.
I
Alors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte, et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittant la capitale et jurant de n’y plus remettre les pieds.
C’est là une pure légende, que je crois être en mesure de combattre, pièces en mains.