Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se montre un bon voisin et un fidèle ami.

A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que l’auteur des Samedis échappât complètement à la contagion, et qu’il n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort, de cette fièvre qu’il nomme quelque part la fièvre verte, et qu’il a si bien décrite:

Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que la fièvre verte? C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni simples, car ce sont des académiciens.

Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exemples de son secrétaire perpétuel[426], il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés, aux tyranniques caprices de la fièvre verte... Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à l’état chronique[427]...

Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre officiellement sur les rangs: en réalité, il ne s’est jamais présenté.

J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion, je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur des Samedis.

A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet, de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites? Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne et nous y reviendrons.»

Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais ce nouvel appel:

Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis ma dernière lettre, j’ai lu dans le Gaulois,—qui n’est pas toujours Français,—et dans le Français,—qui est quelquefois Gaulois,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps attendre.