L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel, d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature, puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche après la cognée. Il était surtout dans le sentiment qui, après les désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement, et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé, je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se mouille d’une larme:

Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût, me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.


CHAPITRE XVI

LES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.

(1879-1887)

Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—Delenda est res... punica. Pontmartin et la République conservatrice.—Mes Mémoires. Le chapitre sur Berryer. Les Souvenirs d’un vieux critique.—Le Millième article. L’Encrier de la Gazette de France. Les deux Bustes. Les souscripteurs. Lettres de Mgr de Dreux-Brézé, de Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de Pontmartin au directeur de la Gazette de France.—Le critique et le romancier. La Correspondance de Pontmartin.

I

Pontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.