Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit à Pontmartin. Mgr Dupanloup insista auprès de lui pour qu’il se mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie gagnée. Le 7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:
Monsieur,
Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...
Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau billet:
Monsieur,
Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.
J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.
Mgr Dupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].
Cette fois, tout était bien fini. A peu de temps de là, le 11 octobre 1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.
On a souvent répété que les Jeudis de Mme Charbonneau avaient jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie. Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui, et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur d’avance? Je sais bien que dans ses Mémoires[450], c’est à cette malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop près et lui reprochaient de se dérober, même quand l’occasion était propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»