Monsieur,
Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète de provincial qu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.
Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec le Sémaphore avaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’Assommoir.
Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.
A. de Pontmartin.
Marseille, 24 mars 1877
Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur des Samedis, à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son propre désir, ni les instances de Mme Autran, ni celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible, puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation, m’écrivit de Paris, le 25 avril:
...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire: Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons. Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre: Je vous remercie, j’accepte et j’arrive.
Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuil politique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17 avril. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et même lui, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’Académie Salon politique et littéraire, contre l’Académie Société des Gens de lettres. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, un gentleman et un écrivain devrait se décider...