M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a dit oui la veille, il vous écrit non le lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis. Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...

Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:

Mon cher ami,

Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur de Pernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant, j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical: Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, ne modère plus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, et afin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.

Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnement académique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].

V

Ce petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4 avril 1875, il me disait:

...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M. Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le moindre des miens...

Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi fit le Sémaphore, journal républicain de Marseille, qui avait pour correspondant parisien M. Émile Zola. Pontmartin était alors à Marseille; il répondit sur-le-champ au rédacteur en chef du «Sémaphore»: