D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’ai éreinté son Histoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.

Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.

Non moins probables, mais presque étrangers pour moi, le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.

Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.

Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Nous travaillerons sur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.

Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyants et des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.

Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de Mgr Dupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»

Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:

Mon cher monsieur,