...Je ne partirai qu’après avoir fait pour l’Académie plus que le nécessaire. J’ai suivi toutes les indications de M. Cuvillier-Fleury. J’ai remis le Filleul de Beaumarchais[443], avec ma carte, à la porte d’une douzaine d’académiciens. J’ai revu ici Laprade, qui va mieux et qui se montre fort passionné pour ma candidature. Autran parle de moi à ses collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J’ai vu Camille Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui tous savent à quoi s’en tenir. Vous en conclurez, mon cher ami, que ces préliminaires suffisent pour le moment, que je puis m’accorder trois mois de vacances rustiques, et que, en revenant à Paris le 20 septembre, c’est-à-dire six semaines avant l’élection, je serai en mesure de faire les démarches décisives. Au surplus, si j’en crois toutes les personnes qui m’en parlent, la mort de M. Vitet et les désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes chances, à ce point qu’il suffira d’éviter soigneusement les imprudences et d’y mettre, pendant les dernières semaines, un peu de résolution et d’entrain...
Les choses paraissaient donc en bonne voie. Tout annonçait que Pontmartin, cette fois, y allait pour de bon. Et pourtant il n’avait pas encore fait la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il n’avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre de candidature: il n’avait pas brûlé ses vaisseaux, et besoin était qu’il le fît, prompt, comme il l’était, à se décourager, à abandonner la partie, à jeter les cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses amis, quand ils insistaient: «Un fauteuil? Bah! à quoi bon? J’ai ma causeuse!»
Septembre arrive et, au lieu de m’annoncer son départ pour Paris, il me mande que son intention est d’aller en Provence chez Joseph Autran. Il m’écrit, le 4 septembre:
...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire, dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque, d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...
IV
Ce n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie aux gros bonnets de l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»
Je suppliai l’Ermite des Angles (s’il eût été l’Ermite de la Chaussée d’Antin, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:
Les Angles, le 25 novembre 1873.
Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fond même de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.