Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; Mgr d’Orléans, démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne dans la Gazette de France. J’ai fini par m’attacher à ce travail, plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de Mgr Dupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des Dumas fils, favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers. Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait ne pas faire les Jeudis de Mme Charbonneau, me mettre en ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre. Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je serais obligé de descendre ou de monter dans un hôtel, au milieu du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit, le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une seconde candidature.

Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix obtenues par Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est. Montalembert, le P. Gratry et Mgr Dupanloup ne sont plus là. Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la brèche et de continuer ma littérature de combat.

Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde, la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté et de soleil!...

Le 16 janvier, ce fut un ami de Pontmartin, M. Saint-René Taillandier, qui fut nommé au fauteuil du P. Gratry.

Presque aussitôt se produisaient deux autres vacances. Le général Philippe de Ségur mourait le 25 février 1873 et Saint-Marc Girardin, le 12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à Paris, installé pour deux ou trois mois, rue de Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis le pressèrent de se présenter, sinon pour remplacer M. de Ségur, dont la succession paraissait acquise à M. de Viel-Castel, du moins pour remplacer Saint-Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop de difficultés et, le 18 avril, il m’écrivait:

Mon cher ami, pardonnez-moi ce retard; j’ai été souffrant: pas assez pour interrompre mon travail quotidien ou hebdomadaire; assez pour que mon fils, qui est arrivé mardi, me forçât de voir un médecin; ce n’est rien, un refroidissement que j’avais attrapé, jeudi soir, en sortant de chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de cache-nez, toutes les précautions désirables; il n’en est pas moins vrai que ma pauvre santé exige les plus grands ménagements; qu’il m’est prouvé, pour la vingtième fois, que le climat de Paris ne me convient pas; que cette vie d’hôtel et de restaurateur finirait par me rendre tout à fait malade. Ce ne sont pas là, vous le voyez, des préliminaires bien favorables à une candidature académique; j’ai cependant causé avec plusieurs académiciens, Autran d’abord, puis Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. Tous sont du même avis. Les démarches que je pourrais faire aujourd’hui seraient à peu près stériles. L’élection[439] devant avoir lieu dans douze jours, la plupart des académiciens étant engagés avec ou pour M. de Viel-Castel, c’est tout au plus si j’aurais trois ou quatre voix. Un pareil antécédent ne me créerait pas une chance de plus pour le fauteuil de Saint-Marc Girardin, et j’aurais en plus tout l’ennui matériel et moral à travers une existence déjà si encombrée que c’est à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes meilleurs amis. Mais voici une autre raison à laquelle je n’avais pas songé. J’étais arrivé ici avec ma naïveté provinciale et mon amour-propre d’auteur, contrarié que la Gazette de France n’eût pas, à Paris surtout, plus de publicité. J’avais donc cru pouvoir accepter sans inconvénient les propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé, décidé que j’étais à faire une campagne contre la démagogie. Or il se trouve, au dire de mes amis les mieux situés et les mieux informés, que ma collaboration au Gaulois[440] est prise en mauvaise part, qu’on me blâme, non seulement parce que le Gaulois reste bonapartiste, mais parce qu’il appartient, comme le Figaro, au demi-monde littéraire. Les plus sévères vont jusqu’à dire que, par mes relations avec ce journal, je me suis momentanément déclassé. Je dois maintenant songer à me tirer de ce mauvais pas; mais il serait très impolitique de brusquer la situation. Voici la marche que l’on me conseille: ne pas interrompre mes articles tant que je suis à Paris; le 6 mai,—mon premier mois fini,—annoncer à M. Tarbé que ce travail est au-dessus de mes forces et que je vais partir pour la campagne; retourner aux Angles, ce qui amènera une interruption toute naturelle; attendre là les renseignements que me donneront les trois ou quatre académiciens que je compte parmi mes amis, et, à leur premier signal, revenir à Paris. Ce programme, qui me paraît fort sage, est d’accord, d’ailleurs, avec mon état de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations nerveuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où il me faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de l’eau chaude ou une serviette. Mon second mois finit le 12 mai; il est donc infiniment probable que je repartirai ce jour-là; car ce ne serait pas la peine de faire, pour une quinzaine, une nouvelle installation et un déménagement. Tandis que vous jouissez au Pouliguen d’une température admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées chaudes et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres tristesses de la politique ajoutent encore à cet ensemble qui me serre le cœur et me donne envie de m’enfuir, d’aller me cacher dans quelque solitude....

Il resta cependant à Paris, retenu par la gravité de la situation politique et par la publication de son neuvième volume des Nouveaux Samedis. J’allai le rejoindre, le 15 mai, au pavillon de Rohan, et je passai avec lui quelques semaines, au cours desquelles se produisirent deux événements d’inégale importance, la mort d’un académicien, M. Pierre Lebrun[441] et le renversement de M. Thiers. A peine de retour à Nantes, je recevais de Pontmartin la lettre suivante, datée de Paris, le 6 juin:

...Je profite de mon premier moment de liberté pour vous dire que votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié, aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse. J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter, les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses se sont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances, à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie les points noirs, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier soir, au Théâtre-Français (première représentation de l’Absent, d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: «Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442]. Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cher ami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M. Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin! Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale! Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai; il nous protégera encore...

Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps. O ubi campi! N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et de douceur?...

Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin ne le quitta que dans les premiers jours de juillet. Il me mandait le 17 juin: