Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.
L’évêque de Nîmes, Mgr Besson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, Mgr Besson et son vieil ami Léopold de Gaillard.
Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deux amis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’Hôtel de l’Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.
Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’Union de Vaucluse, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.
Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse, et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendre Guillaume Tell à l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœur Quel jour serein pour nous s’apprête! Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur, Accours dans ma nacelle! puis le foudroyant appel de Guillaume: Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté! Et le lendemain, il écrit:
Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, ces duos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, Mme Malibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, du blason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs des dandys les plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait un Pater et un Ave, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «Rosa mystica! Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais! Stella matutina! Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»
II
Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non la paresse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit: Invisa primum desidia postremo amatur. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à la Gazette de France sa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandent de ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de la Gazette, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes, suaviter in modo, fortiter in re. Voilà le Figaro qui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela. On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»
C’est précisément parce que la Gazette de France était une tribune politique, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même: Delenda est res... punica. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:
C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’Aurore boréale. On lui faisait observer que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’Aurore boréale.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].