De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plus actuelles que jamais.
De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:
...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais le pour et le contre de ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails de bien-être et de chez soi, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].
L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’Orphée aux Enfers, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»
S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série des Nouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.
Ce tome XX des Nouveaux Samedis n’était rien moins que le vingt-neuvième volume des Causeries. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peu ab irato: Souvenirs posthumes, ou Causeries posthumes. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre de Souvenirs d’un vieux critique.
Le premier volume des Souvenirs parut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:
A
MA CHÈRE FILLE
JEANNE D’HONORATI
VICOMTESSE HENRI DE PONTMARTIN
HOMMAGE
DE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE
A. DE PONTMARTIN.