Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—une Passion dans le grand monde—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettre à M. l’abbé de Féletz, à Paris, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur au Journal des Débats, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos de la Sorcière, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken, avec une décoration dans le genre de celle de la fonte des balles, de Freyschütz, et il nous fait assister à un Ballet sur balai, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion du Lycée Condorcet (tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:

L’ennui naquit un jour... de l’Université.

Les Causeries ne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’Une page d’amour, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488]. C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article sur NanaNana partout—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte la première de l’Assommoir sur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer le tord-boyaux de Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].

VI

Bayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandes premières; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeu de montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur les Misérables, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intitulée le Vrai Jean Valjean[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur les Invalides du Sanctuaire[492], l’Orphelinat d’Auteuil[493] et les Sœurs hospitalières[494].

Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition de Mireille, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur des Causeries littéraires qui nous a fait connaître et aimer cet admirable Roumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème de Miréio à la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.

Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a là beaucoup de tintamarre et de brouillamini, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume des Apôtres[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.

Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été un carliste intransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur les Mémoires de M. Guizot[496] sont vraiment dignes de l’illustre homme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.

Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans ces portraits après décès, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition des Portraits du siècle: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, Mgr Dupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.

Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à ses Souvenirs d’un vieux critique, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].