Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:

Illæ continuô saltus silvasque peragrant,
Purpureosque metunt flores, et flumina libant
Summa leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæ
Progeniem nidosque fovent; hinc arte recentes
Excudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498].

En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, les Causeries littéraires offrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire: Qualis ab incepto.

Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a ses bêtes noires: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans doute eut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle, les Diaboliques[499] et Une Histoire sans nom. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes des Œuvres et des Hommes au XIXe siècle sont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables que l’Ensorcelée, le Chevalier Des Touches et le Prêtre marié[500]?

Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgence parfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’admirable à X. et à Y. que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»

On n’écrit pas impunément quatre grands articles par mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.

Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains du XIXe siècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand il écrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtre qui a le style vivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!

Vivunt commissi calores
Æoliæ fidibus puellæ[501]!
»

VII