La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515] vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer par un bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»
Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!
Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:
Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il est préparé, et il se remet entre les mains de Dieu.
Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement chrétienne:
A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516] et le jour même de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].
Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef de l’Univers, une lettre d’où j’extrais ces détails:
J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table la Bête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans la Gazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.
Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, et le grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.