Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur le Salve Regina? Récite-le avec moi.»
La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»
Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...
Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...
S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:
...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris. «Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été épargnée[519].
Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort un Samedi, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres: «Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernier article.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.
IV
Les obsèques furent célébrées le mardi 1er avril. Ainsi qu’il l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles, assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.