Le 26 octobre, à peine débarqué, il se dirigeait vers la rue Neuve-des-Bons-Enfants, franchissait le seuil du numéro 3, montait d’un pied hésitant un escalier boiteux, qui lui rappela celui de la Gazette du Midi, et entrait dans un atelier humide et mal éclairé. C’était là que s’imprimait le recueil le plus élégant de cette époque, la Mode, étalant sur sa couverture jaune paille le double écusson de France et de Naples, afin d’affirmer le patronage de la duchesse de Berry. Il eut vite fait d’oublier toutes ces laideurs, et il se crut transporté dans un palais enchanté, lorsque, quelques instants après, dans son cabinet directorial, étroit et sombre, le vicomte Édouard Walsh lui dit: «Courage! Je crois que nous allons trouver Sandeau corrigeant les épreuves de Catherine. Je vous présenterai, et nous irons déjeuner ensemble.»

La présentation alla toute seule; il leur sembla que, sans s’être jamais vus, ils se reconnaissaient. Jules Sandeau était depuis longtemps le romancier de prédilection de Pontmartin, et, de son côté, l’auteur du Docteur Herbeau avait vivement goûté, dès leur apparition, les premières Nouvelles de son jeune collaborateur, et en particulier l’émouvant récit des Trois Veuves.

Huit jours après, Pontmartin était accueilli chez Sandeau comme un ami. Le romancier habitait alors, rue de Lille, 19, un joli pavillon qu’il fallait aller chercher en traversant la cour d’honneur, en baissant la tête sous la cage du grand escalier et en pénétrant jusqu’au bout du jardin planté d’acacias et de sycomores. «C’est là, écrira Pontmartin au lendemain de la mort de Jules Sandeau, c’est là que je goûtai, pendant six ou sept ans, les douceurs de l’amitié la plus vraie, de l’hospitalité la plus franche. C’est là que les conseils, les bonnes paroles de l’auteur de Marianna m’encouragèrent à persévérer, me soutinrent dans mes défaillances, me consolèrent dans mes tristesses.»

Et un peu plus loin, dans le même article:

Que d’heures charmantes j’ai passées dans ce nid charmant! Je puis vous assurer que, à cette époque, en 1845, Jules Sandeau, jeune encore[116], ne regrettait plus rien. C’est à peine s’il aiguisait d’un peu d’ironie le sourire dont il faisait l’aumône à ses amours d’antan. Il avait auprès de lui sa femme, sa compagne, si gracieuse, si intelligente, mille fois plus dévouée à ses succès que lui-même, et son fils, le petit Jules, un délicieux enfant qui était sa plus douce joie, et qui devait être un jour son plus mortel désespoir[117]. Le babil de ce cher enfant était un véritable enchantement. Il semblait parler à un être invisible, sylphe, ange ou fée, et il terminait ses phrases par un gazouillement de fauvette qui nous ravissait. Pendant les belles soirées d’été, penchés à la fenêtre ouverte, nous écoutions cette fraîche mélodie, tandis qu’un vrai rossignol, caché dans les massifs de verdure, lançait aux étoiles ses trilles et ses roulades. Ah! ce sont là de ces moments qu’il faudrait arrêter au passage, qui laissent du moins dans l’âme un peu de leur parfum, comme ces fleurs que nous touchons sans les cueillir, et dont l’odeur suave s’attache à nos habits et à nos mains[118]!

Au mois de mai 1846, Pontmartin publia son premier ouvrage, Contes et Rêveries d’un planteur de choux; il était dédié à Jules Sandeau.

La première partie du volume renfermait les récits qui avaient paru dans la Mode, Napoléon Potard, les Trois Veuves, Marguerite Vidal, le Bouquet de marguerites. Après les contes, venaient les rêveries, articles humouristiques et de pure fantaisie, que l’auteur, à partir de la seconde édition de son livre, a cru devoir sacrifier. Il m’écrivait, le 20 novembre 1886:

J’ai supprimé, dans les éditions suivantes, des articles sans importance, Melpomène en Provence, Tamburini en voyage, deux épisodes qui ne pouvaient avoir qu’un succès d’à-propos et de localité; puis, dans le même genre, Carpentras apocryphe (dont j’ai fait plus tard la préface de la Petite ville, de Constant Moisand), Carter, Robert-Macaire, feuilletons de province, rien de plus.

Voici, du reste, la liste complète de ces articles, que l’auteur avait réunis sous le titre de Silhouettes d’artistes en Province: L’Artiste en cage, Carter; L’Artiste en haillons, Robert-Macaire; ’Artiste en crimes (Lacenaire); l’Artiste inconnu, Freischütz en Bohême; Melpomène en province; Tamburini en voyage; Carpentras apocryphe.

Pontmartin a-t-il eu raison de supprimer ces feuilletons? J’incline fort à penser le contraire. Sans doute ils dataient son livre; mais je suis, pour mon compte, de ceux qui croient qu’il ne faut pas mépriser les dates; et puis, ces chapitres étaient si spirituels, d’une si amusante fantaisie, que nous aurions encore aujourd’hui grand plaisir à les lire. Maintenant que nous n’avons plus que des auteurs de Tristes, cela nous changerait un peu.