La santé toujours délicate de sa mère semblait en bonne veine, quand il l’avait quittée deux mois auparavant. Lorsqu’il l’avait embrassée avant de monter en diligence, elle était presque gaie. Il était parti plein de confiance. La dépêche fut pour lui un coup de foudre; elle ne disait pas sans doute toute la vérité; mais s’il lui était permis de conserver encore une lueur d’espoir, sa douleur et ses inquiétudes étaient d’autant plus cruelles, que les moyens de locomotion étaient à cette époque d’une effroyable lenteur: par la malle-poste,—qu’il fallait retenir longtemps d’avance,—trois nuits et trois jours; par la diligence, quatre jours et quatre nuits. En outre, dans la mauvaise saison, il suffisait d’une tombée de neige, d’une bourrasque, d’une couche de glace à la surface du Rhône ou de la Saône, pour allonger indéfiniment le trajet réglementaire.

Le mardi 22 décembre, à dix heures du matin, son cousin le marquis de Besplas et son ami Joseph d’Ortigue le hissèrent dans le coupé de la diligence. Ce que fut ce voyage, il l’a dit, dans des pages émues, au tome II de ses Mémoires[128]. Arrivé à Chalon le vendredi matin seulement, il put monter sur le bateau à vapeur de la Saône. Le lendemain, il prenait à Lyon le bateau du Rhône; le soir, à la nuit tombante, il arrivait à Avignon. Ses amis l’attendaient sur le quai. Ils se jetèrent dans ses bras, et il n’eut pas à les interroger.

III

Au mois d’octobre 1846, lorsque Pontmartin avait quitté Avignon, sa mère savait qu’il emportait dans sa valise une nouvelle destinée à la Revue des Deux Mondes. Elle lui avait dit, avec un bon sourire: «Jusqu’ici la Revue m’avait toujours fait peur. Je la crois bien encore un peu hérétique; mais elle est certainement en voie de s’amender, puisque tu vas y écrire. Je serai heureuse d’y lire ton article.»

Quelques mois auparavant, en effet, Jules Sandeau, qui venait de terminer son roman de Madeleine[129], avait dit un soir à Pontmartin: «Il est temps d’agrandir votre cadre; Buloz vous a lu, il veut vous connaître; je vais vous conduire rue Saint-Benoît.» Et simplement, sans phrases, avec une cordialité toute fraternelle, l’auteur de Mademoiselle de la Seiglière s’était fait l’introducteur et le patron du modeste auteur des Trois Veuves.

Pontmartin avait passé dix ans à rêver Revue des Deux Mondes, comme les sous-lieutenants rêvent le bâton de maréchal, comme les jeunes filles romanesques rêvent le Prince Charmant. Le cœur lui battait donc bien fort lorsqu’il se présenta, le 2 avril 1846, devant M. Buloz, sa copie à la main et ne demandant pas son salaire. Le tout-puissant directeur était dans son cabinet, avec sa culotte de velours noir et sa robe de chambre de flanelle bleue. Il fut extrêmement poli, serra le manuscrit dans un carton et promit de l’examiner. Quinze jours après, il indiquait à l’auteur des changements, des retouches, puis une refonte générale.

Son goût était plus instinctif que réfléchi, mais, en somme, très sûr. On se trouvait presque toujours bien d’écouter ses avis. La nouvelle, légèrement remaniée, parut dans la livraison du 1er février 1847, sous le titre d’Octave. Elle réussit, et M. Buloz résolut aussitôt de s’attacher Pontmartin comme chroniqueur littéraire et dramatique de la Revue.

Il était, à cette date, en même temps que directeur de la Revue des Deux Mondes, commissaire du roi près le Théâtre-Français. A ce dernier titre, il ne pouvait pas, en conscience, froisser les auteurs en vogue. Il lui fallait ménager M. Scribe, dont deux pièces au moins, Bertrand et Raton et Une Chaîne, tenaient souvent l’affiche, et qui parlait de lui donner une comédie nouvelle en cinq actes[130]. Il lui fallait, d’autre part, assurer le succès d’Alfred de Musset, qui allait débuter à la Comédie-Française avec le Caprice, rapporté de Saint-Pétersbourg, par Mme Allan. Malheureusement Scribe et Musset étaient aussi mal l’un que l’autre dans les papiers de Gustave Planche, qui était alors chargé, chez M. Buloz, de la critique théâtrale. Depuis douze ou quinze ans, il faisait hautement profession de mépriser le talent de M. Scribe. Il ne pouvait le prendre d’aussi haut avec Musset, qui était l’un des principaux collaborateurs de la Revue; mais brouillé avec le poète pour les beaux yeux de Mme Sand, il le traitait par la prétérition, il se déclarait décidé à ne pas dire un mot de son Proverbe, si on le représentait. Comment faire? Comment se tirer de cette situation complexe et concilier les intérêts du directeur de la Revue et ceux du commissaire royal? M. Buloz n’hésita pas; il enleva à Gustave Planche sa férule, et il la remit aux mains plus légères et mieux gantées du très spirituel rédacteur des Causeries dramatiques de la Mode.

Pendant près de cinq ans, du 1er mai 1847 au 15 mars 1852, il fut le chroniqueur attitré de la Revue, rendant compte à la fois des pièces de théâtre et des livres. Il y eut là pour lui, surtout dans les premiers mois et jusqu’en février 1848, des heures délicieuses, ce qu’il appellera plus tard sa lune de miel littéraire.

La Revue des Deux Mondes ne comptait guère alors que deux à trois mille abonnés; mais elle était la Revue, la première, la seule. Son influence dépassait nos frontières et s’étendait sur toute l’Europe. Ses rédacteurs n’étaient pas payés bien cher, mais dans cette glorieuse pléiade, il y en avait plus de sept qui étaient illustres: Alfred de Musset, Augustin Thierry, Prosper Mérimée, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Ludovic Vitet, Victor Cousin, Henri Heine[131].