Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1er janvier 1848. Le 24 février.—Fondation de l’Opinion publique.—Comment se faisait un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans appointements.—Les Jeunes à l’Opinion publique.—Ponson du Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—Les Lettres d’un sédentaire et les Mémoires d’Outre-Tombe.—La Sixième du second de la première.—Le 16 avril et le 15 mai. Les journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—Les Mémoires d’un notaire.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression de l’Opinion publique.
I
Puisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta le passage de la Madeleine, où il logeait depuis le mois d’octobre précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly, près la gare Saint-Lazare.
L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1er janvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français annonçait la prochaine représentation du Puff de M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz donna la veille même de la première, un petit dîner d’intimes et de critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait Jules Janin (Journal des Débats), Théophile Gautier (la Presse), Hippolyte Rolle (Constitutionnel), Alfred de Musset, Charles Magnin et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se consola vite en écrivant sur le Puff deux articles qui parurent, l’un dans la Mode, sous la signature Calixte Ermel, le 26 janvier; l’autre, le 1er février, dans la Revue des Deux Mondes.
L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois fois par mois, dans la Mode, Alfred Nettement annonçait que la révolution était proche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue causerie sur la Révolution de février en province. Dès les premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentiment et de raison, il redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:
Le pire des états, c’est l’état populaire.
Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des gouvernements, omnium deterrimum; il ne voulut pas l’accepter, le saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.
La Révolution de Février, si elle n’avait pas tué la Mode, lui avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs. Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique, passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compte un jour des Mémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand[139], un autre jour des Confessions d’un révolutionnaire, de Proudhon[140], mêlant à ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans la Mode, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.
Dans ses Épisodes littéraires[141], Pontmartin a raconté la naissance et la mort de l’Opinion publique. Le ton épigrammatique de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.