II

Le 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens rédacteurs de la Mode, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès du Carlo-Alberto, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que l’Union[145], moins absorbé que la Gazette de France par l’étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un journal.»

Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de venir—de faire le reste.

Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer, on accepta l’hospitalité de la Mode, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’Opinion publique. Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie, pour le compte de la Mode, et qui ne demandait qu’à recommencer.

On avait un titre, un imprimeur, un bureau, un gérant. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête:

RÉDACTEURS EN CHEF

Politique: M. ALFRED NETTEMENT.

Littérature: M. A. DE PONTMARTIN.

Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir, elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article.»