De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du reste ne causait pas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant s’arranger différemment.»
Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si fréquent[147]?»
Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre: Impressions à la Chambre, la physionomie de la séance de l’Assemblée. Armand de Pontmartin publiait des Chroniques de Paris, qui étaient les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de recueillir tous les bruits, de multiplier les échos, et, à côté de la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et ainsi l’Opinion publique avait les allures d’un petit journal autant que d’une feuille sérieuse. C’était une Gazette de France en pleine jeunesse, une Quotidienne de vingt ans.
Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149] et Alphonse de Calonne[150] vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après huit mois seulement d’existence, l’Opinion publique avait six mille abonnés.
Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10. Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal. Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.
Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des écrivains de talent, des abonnés, un public; besoin est qu’il ait aussi un financier, un calculateur, et l’Opinion publique n’en avait pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, les Abonnements de propagande. On publiait chaque jeudi un Supplément populaire, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était, dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.
Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimer ni réduire les dépenses matérielles, les frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.» La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.
A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds, s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de l’Opinion publique ouvriront leurs colonnes aux talents nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de s’en faire un. Les Jeunes seront toujours sûrs de trouver près d’eux bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte rue Taitbout une nouvelle intitulée la Vraie Icarie et signée Pierre du Terrail. Elle est insérée sans retard[152] et il se trouve que, ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur des Exploits de Rocambole et de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour, c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes, qui fait recevoir une suite d’articles sur la Condition des savants et des artistes au XIIIe siècle. Comme Ponson du Terrail, Henri de Pène[155] n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849, il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché. Il publiera d’aimables proverbes, Il n’y a pas de fumée sans feu et de feu sans fumée, ou encore Jeunesse ne sait plus. Au besoin, il faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le premier de chaque mois, il rédigeait les Tablettes du mois qui venait de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:
Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?
Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait passer pour un jeune, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il fit paraître dans l’Opinion publique ses articles sur les Prophètes du passé, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus tard une étude sur Marie Stuart[157].