III
Pontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’Opinion publique, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois sur les Chansons de Béranger), il n’a pas voulu les conserver et les réunir, sans doute parce qu’ils étaient trop; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu tort.
Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui, d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.
Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries littéraires.
«Pour raconter heureusement sur les petits sujets, il faut trop de fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe aux Courriers de Paris d’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend, par exemple, l’Almanach national de MM. Guyot et Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1er janvier 1850,—assisté de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir préalablement ré-rédigé lui-même, le Testament d’une défunte, feu l’année 1849. Jamais, depuis le Légataire universel de Regnard, on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et la Lettre d’un représentant de province à un de ses amis, et les Bulletins de la République... des lettres! Comme tout cela est vif, léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de Mme de Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole!»
Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts, à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le crayon de Cham[159] se chargeait de consoler les honnêtes gens, de les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»
Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’Opinion publique. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à qui serait le plus réactionnaire des deux. Un joyeux compagnon, Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage universel. Cham joignit à son texte des charges d’une étonnante bouffonnerie, et de leur collaboration sortit un grand et beau volume, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’Assemblée nationale comique. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de Noé d’illustrer les Chroniques de Paris du comte de Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant que l’Assemblée nationale comique et qui aurait pu prendre pour épigraphe: Les bons comtes font les bons amis.
Pontmartin, dans les Souvenirs d’un vieux mélomane, publiés en 1878, a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique, ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, Mlle Falcon et Mme Damoreau chantaient à l’Opéra, où Mme Malibran et Mlle Sontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens: Tempi passati!... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs. Pontmartin se réserva, dans l’Opinion publique, le département de la musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre de Causeries musicales, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, Mme Persiani et Mlle Sophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré. Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus rares, et souvent en sortant d’une représentation où La Cenerentola, Don Pasquale, Il Matrimonio segreto avaient été joués dans le désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:
Vous chantiez, j’en suis fort aise;
Eh bien, dansez maintenant!
Ses causeries sur le Théâtre-Italien, sur La Gazza ladra ou l’Elisire d’Amore, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le charme mélancolique d’un adieu.