Le critique théâtral de l’Opinion publique était Alphonse de Calonne. S’agissait-il cependant d’une grande première, de la comédie ou du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De là, plusieurs Causeries dramatiques, sur la Gabrielle d’Émile Augier[161], le Toussaint Louverture, de Lamartine[162], la Fille d’Eschyle, de Joseph Autran[163], le Martyre de Vivia, de Jean Reboul[164].

Pontmartin avait fait deux Salons à la Mode, celui de 1847 et celui de 1848. Dans l’Opinion publique, il donne, à l’occasion, des Causeries artistiques où il apprécie tantôt les Peintures du grand escalier du Conseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau[165], tantôt les Peintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église Saint-Paul de Nimes[166], ou encore la Nouvelle fontaine de Nimes et les statues monumentales de Pradier[167].

C’est le 1er octobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne des Lundis au Constitutionnel. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré ses Causeries littéraires à l’Opinion publique. Les principales sont consacrées à l’Esclave Vindex et aux Libres Penseurs de Louis Veuillot, aux Confidences et au Raphaël de Lamartine, à l’Histoire du Consulat et de l’Empire de M. Thiers, au Journal de la Campagne de Russie en 1812, par le duc de Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous le titre de Lettres d’un Sédentaire. Elles sont au nombre de seize et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur les Causeries du Lundi[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui soulèveront des orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a cinq sur les Mémoires d’Outre-Tombe[170], qui paraissaient alors pour la première fois en librairie. Les glorieux Mémoires eurent contre eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre l’empereur tombé.

Sainte-Beuve attacha le grelot. Le 18 mai 1850, alors que les Mémoires n’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton de la Presse[171], il publia dans le Constitutionnel un premier article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].

Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita pas à dire que «les Mémoires d’Outre-Tombe étaient un des plus étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les littératures».

Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang les immortels Mémoires, d’en avoir parlé dès le premier jour comme en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.

J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour ces premières Causeries littéraires. Ce qui me paraît certain, en tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a réunies plus tard en volumes à partir de 1854.

Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’Opinion publique des œuvres d’imagination, une Nouvelle: l’Enseignement mutuel[173], un Proverbe: Les Premiers fusionistes, ou A quelque chose malheur est bon[174]. Entre temps, il écrivait pour la Mode le deuxième et le troisième volume des Mémoires d’un notaire et le Capitaine Garbas[175]. A la Revue des Deux Mondes, il continuait de faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférer ses articles de la Revue des Deux Mondes à ceux de l’Opinion publique? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A l’Opinion publique, il se dépensait tout entier; tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le donnait à ce journal qui ne le payait pas.

IV