J’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin à l’Opinion publique, laisser un moment de côté les quelques épisodes qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.
En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847, il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans la sixième du second de la première,—6e compagnie du 2e bataillon de la 1re légion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril 1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier, qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes, avec une tunique, extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop courte lui remontait au milieu du dos.
Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau gouvernement.» En l’absence de son capitaine, la sixième était commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers.
Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.
Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna la première représentation d’Il ne faut jurer de rien, d’Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got, Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate d’une rare distinction, écrivait dans la Revue des Deux Mondes, dit à Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la rue.»
Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale, fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinction de grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant des événements. Il a décrit, dans le Capitaine Garbas, cette nuit du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées.
Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des factionnaires: Sentinelles, prenez garde à vous! s’élever, se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à l’oreille, au regard et à la pensée.
La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24, la lutte recommença.
A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière, près du jardin Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du 2e bataillon de la 1re légion. A ce moment, il fut rallié par le général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage. La 6e compagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque toute la journée du dimanche 25, et auquel le 2e bataillon de la 1re légion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit encore une part importante.
A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844, il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard. Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.