V

«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour Lamartine sous la monarchie de Juillet. Elle n’avait plus maintenant le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle. Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence: le 20 décembre, un légitimiste pur, l’alter ego de Berryer, M. de Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17 janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’Opinion publique nous a conservé la liste des convives. La voici: le prince Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts, qui avait recueilli Mgr Affre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer, Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin, Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers, marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:

D’anti-républicains c’était un fort bon plat,

Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast surtout, le marquis de la République, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!» s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le Président de la République[181]

Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans ses Souvenirs d’un vieux critique, tous ceux que le péril commun unissait dans une même pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie, Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la rédaction de l’Union, de la Gazette de France et de l’Opinion publique, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux, le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que, un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de Montmorency[182]

Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le rédacteur de l’Opinion publique. Ce dernier eut l’idée d’utiliser ces bonnes relations au profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son œuvre, Marianna, le Docteur Herbeau, Catherine, Madeleine, Mademoiselle de la Seiglière; mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur de Marianna un emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de chaleureux compliments au sujet du Docteur Herbeau et de Catherine, les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].

VI

Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin, au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.

Le premier volume des Mémoires d’un notaire avait paru dans la Mode d’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits de cabinet de lecture. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de la Mode, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leur accordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait répondu oui, et c’est ce oui qui devait lui coûter mille écus.