Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur, Napoléon Potard. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour la Mode, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’Opinion publique. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].

Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes. qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans les Épisodes littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. Les Mémoires de l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre la Chasse aux Chimères. Dans le premier, l’auteur a tracé les portraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. La Chasse aux Chimères est un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. Les Mémoires d’un notaire ont eu de nombreuses éditions.

VII

Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. A peine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’aller en Avignon, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.

M. Buloz, en apparence un des vaincus de Février, avait été en réalité un des vainqueurs. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir la Revue des Deux Mondes à Louis Veuillot[188] et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs les Lettres de Beauséant, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.

Devenu décidément homme politique, M. Buloz voulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.

Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la liste blanche, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la liste rouge, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190] et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaient de faire une magnifique campagne dans la Commune d’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, dite libérale.

Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la liste libérale, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.

Le 13 mai, les candidats de la liste blanche eurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la liste rouge en eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.

Dans les Jeudis de madame Charbonneau, ou plutôt dans la Semaine des Familles, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de la Revue des Deux Mondes. Il termine ainsi son récit: