Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieurs revues littéraires, deux de ses meilleures nouvelles, Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, une étude sur Joseph Autran et un très éloquent article sur le Louis XVII de M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article sur la Poésie et la Critique en France au commencement de 1853, et, comme pendant à son chapitre sur Joseph Autran, un chapitre sur François Ponsard[207].
Il n’allait pas tarder cependant à quitter la Revue contemporaine. Que s’était-il donc passé?
La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Des vétérans comme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot: Nos mécomptes et nos espérances. Une autre fois, c’était le Louvre, un chef-d’œuvre de M. Vitet.
Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de la Revue contemporaine, rue de Choiseul, no 21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger une Revue, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sa copie, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que des Fables!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaine Histoire des Conseils du Roi, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.
Au bout de peu de temps, il devint visible que la Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.
II
Avant sa séparation de la Revue contemporaine, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.
Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208] avait fondé l’Assemblée nationale[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentiment du pays; car, au bout de trois semaines, l’Assemblée nationale comptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].
Plus heureuse que l’Opinion publique, l’Assemblée nationale n’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de la chronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»
A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’Assemblée nationale insérait un article de Pontmartin, Considérations humouristiques sur la critique. Le 8 février suivant, paraissait sa première Causerie littéraire, consacrée à Mme Émile de Girardin et à son roman de Marguerite ou Deux amours. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.