III
Au mois de mai 1853, il réunit, sous le titre de Contes et Nouvelles, les récits qu’il avait publiés dans la Mode et l’Opinion publique, dans la Revue des Deux Mondes et la Revue contemporaine. Ces récits sont au nombre de cinq: Albert[211], Aurélie, le Capitaine Garbas, la Marquise d’Aurebonne, l’Enseignement mutuel. Balzac, le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de la Revue de Paris, M. Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à mon avis,—autre hérésie peut-être,—l’expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier.» C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes comme l’Interdiction, le Colonel Chabert, la Grenadière et le Message[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans défauts, comme Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, valent plus que de longs romans.
Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin raconte comment fut écrite la Marquise d’Aurebonne:
J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’Aurélie pour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé à M. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dans ce numéro pâli du 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le point enluminant, pour le point culminant. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et le
Mitis in apricis coquitur vindemia saxis.
Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard, la Marquise d’Aurebonne...
La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et un ans, il est beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre, l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.
Mme d’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse, qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra, et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces mots: «Martyre et Sainte.»
Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représenta le Secret du Docteur, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214]. C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son feuilleton du Moniteur: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a pu inscrire sur son affiche: grand succès[215]!»