C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans la Revue de Bretagne et de Vendée des chroniques signées: Louis de Kerjean ou des causeries littéraires signées: Edmond Dupré. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221] de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc en montant sur ses grands chevaux. Ce diable d’homme lisait tout, même la Revue de Bretagne; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’épiloguer[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article sur M. de Pontmartin, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’injurier l’Univers[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout temps
Les petits ont pâti des querelles des grands.
Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.
Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:
...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de la Revue de Bretagne, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille des Jeudis de Madame Charbonneau par un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oublié Aurélie que j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de la Revue contemporaine (qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...
Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page des Jeudis de Madame Charbonneau. Cette page est trop aimable à l’endroit d’Edmond Dupré pour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.
Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur les Contes et Nouvelles, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirs de jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:
Paris, le 12 mai 1853.
Monsieur,