Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationale me communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérer tel quel dans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no 20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à mon bienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.

Armand de Pontmartin,

10, rue Laffitte.

Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bien voulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:

Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’Assemblée nationale, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans la Mode, la Revue des Deux Mondes et l’Opinion publique, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...

V

Pontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’Opinion publique, de la Revue des Deux Mondes et de la Mode. Le succès de ses feuilletons de l’Assemblée nationale le décida à les réunir en volumes. La première série des Causeries littéraires parut au mois d’avril 1854.

Les Causeries ne réussirent pas moins que les Contes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur Mme Émile de Girardin, sur Jules Janin et son Histoire de la littérature dramatique, sur le Constantinople de Théophile Gautier, sur le docteur Véron et ses Mémoires, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.

Louis Veuillot consacra aux Causeries littéraires un de ses premiers Paris de l’Univers: