L’Envers de la Comédie repose sur une donnée entièrement originale.
Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon Gozlan, Notre fille est princesse, dont voici le sujet. M. Roger—qui s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont, le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante; il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un autre abîme à l’usage des gentlemen-riders du Théâtre-Français. C’est un étang glacé que le prince veut franchir dans l’entraînement d’un steeple-chase... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires; sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour où notre fille ne sera plus princesse.
Appelé dans la Mode à rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle:
Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.
Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.
Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain, parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire: Notre gendre est prince! non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.
Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre, faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.
Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»
Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance entre un gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait, avec un éclatant succès, la première représentation du Gendre de M. Poirier.