La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie: la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu: ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».

VII

Piqué au jeu par le succès du Gendre de M. Poirier, Pontmartin revint à son idée de 1847 et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître le premier feuilleton de l’Envers de la Comédie. Au risque d’être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui l’avaient traité avant lui.

Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier, n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à épouser Mlle Sylvie Durousseau, sa voisine de campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune. M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France. Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil. Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original, grand, digne d’un homme profondément pénétré de l’esprit et des progrès de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux, ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M. Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï, plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille, qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre au Jockey, briller au premier rang des sportsmen et rayonner, parmi les arbitres de l’élégance et du goût sur les cimes du high life. Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M. Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas, répond-il.

Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu, mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»

Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait dans le 11e léger.

Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on demanda à l’auteur de donner une suite à l’Envers de la Comédie. Elle parut, dans l’Assemblée nationale, du 21 décembre 1854 au 2 février 1855, sous ce titre: Réconciliation.

Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’Envers de la Comédie et Réconciliation, il donna pour titre à son livre: La Fin du procès.

Des trois épisodes dont se composait d’abord le Fond de la Coupe, il n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’Envers de la Comédie, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’Écu de six francs; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume. Le Fond de la Coupe s’appela, dans les éditions postérieures, Or et Clinquant.