Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.
Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.
Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul est fait, que tout le reste a été inutile ou criminel.
Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.
Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.
Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].
Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparable polémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’Univers, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il était Monsieur le comte et cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgaires loustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, de l’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»
Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire un bon garçon. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, un enfant de la balle. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, les à-peu-près les plus impossibles et les calembours les plus détestables.
II
Si lié qu’il fût avec le directeur de l’Univers, Pontmartin se séparait cependant de lui sur le terrain politique. Il n’allait pas tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveau Correspondant, dont Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.