En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236], par un article sur le Correspondant et la littérature, qui parut le 25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces vieux et chers souvenirs, il dira:

...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand honneur de m’engager à collaborer au Correspondant régénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs. Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet! Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la faveur de bien mourir[238].

L’article sur le Correspondant et la littérature n’est pas, tant s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sans doute était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d’employer de grands mots, des termes ambitieux, sesquipedalia verba. C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, sa Déclaration des droits de l’homme... et du critique? Est-ce que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir? Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un article sur les Contemplations de Victor Hugo, bientôt suivi d’une étude sur Balzac[239] et d’une autre sur le Roman bourgeois et le roman démocratique[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur les Contemplations, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit, dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète; où il nous montre Hugo devenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon! c’est au Panthéon que je voulais dire.

Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’Opinion publique, ce lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la place de son lundiste,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’Assemblée nationale, il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres, et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242] ou à M. Robillard d’Avrigny. Au Correspondant, il allait trouver la place libre.

C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard, Victorien Sardou triomphaient à la scène. Le Correspondant jusque-là n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était, de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes, mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur le Fils naturel[243]: sur la Jeunesse[244] et sur les tendances que suppose dans la société le succès de pareilles pièces[245]

Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tort de ne pas en faire l’objet d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire, les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés le lendemain d’une première; ce sont des études faites à loisir, qui embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis, formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait traversée au XIXe siècle. Voici la table des matières de ce volume, qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy: La Question d’argent, M. Dumas fils[246].La Société et le Théâtre, M. Dumas fils.Un Père prodigue[247].Octave Feuillet, auteur dramatique[248].Eugène Scribe[249].M. Victorien Sardou et le Théâtre en 1861[250].Le Théâtre en 1863. Jean Baudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de Penarvan[251].Le Lion amoureux et le Théâtre de M. Ponsard[252].La Contagion et le Théâtre de M. Émile Augier[253].

III

Pontmartin collaborait toujours à l’Assemblée nationale. Ses Causeries littéraires paraissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre: les Deux Érostrates, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures, Pourquoi je reste à la campagne, puis les Brûleurs de Temples[254].

Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont la Revue des Deux Mondes a déjà publié un ingénieux récit: Eveline,—j’allais dire Octave,—habite depuis huit ans la province, où il s’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.