Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de ses Lundis[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveiller la querelle; mais il m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment

Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate la crise Charbonneau.


CHAPITRE X

LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU
(1862)

Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et la Semaine des Familles.—Le maire de Gigondas.—Journal d’un Parisien en retraite.—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale de Strabiros.—La mort de Raoul de Maguelonne.—Jules Sandeau et H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre au Figaro.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—Le Diogène et M. Jules Claretie.—Les Jeudis de Madame Martineau.—Philinte et Alceste.—Caritidès et ses Cahiers.—Où Sainte-Beuve adresse une invocation à Jupiter hospitalier.—La visite chez Marphise.—M. Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—Les Vrais jeudis de Madame Charbonneau.

I

A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume des Causeries littéraires, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes, libéraux et parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait du chantre de Frétillon et du Dieu des bonnes gens. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis le Charivari jusqu’au Siècle, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!

L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre: les Fétiches littéraires, dans le Correspondant d’abord[280], puis dans le premier volume des Causeries du Samedi, il publia sur la Comédie humaine et son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cette fois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.