Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire les Jeudis de Madame Charbonneau? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.
II
Au commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de librairie de Paris, M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement, dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur, et comme à l’Opinion publique, en 1848, il aurait pour principal lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:
Mercredi matin (3 février 1858).
Mon cher ami,
Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...
A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’Opinion publique. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône, dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.
Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons à éreinter. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains des Débats, de la Revue des Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...
La fin de la lettre manque, mais la conclusion se devine aisément. Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:
Les Angles, 5 juin 1858.