Mon cher ami,

L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283] pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, qui pourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal ou magazine illustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deux Causeries par mois...

Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerions de omni re scibili. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.

Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de Mme Nettement et croyez-moi tout à vous de cœur.

La petite Revue cependant, le Magazine, comme l’appelait Pontmartin, achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre: La Semaine des Familles, Revue universelle sous la direction de M. Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858. Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:

Mon cher ami,

Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur les Souvenirs de la Restauration[285] et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant la Semaine des Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Une causerie littéraire approfondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunte Assemblée, telle que j’en écris encore dans l’Union, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signés Curtius[286], Félix Henri, Nathaniel[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue au Réveil[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez un Musée des Familles avec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé à me rabattre sur la province, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient les Jeudis de Mme Charbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moi oui, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...

Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci: le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait bien donner à la Semaine des Familles, au Magazine de M. Lecoffre. Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! Le Cadre, si vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages, quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée. A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme, enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!

Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce moment, est de ne pas appuyer sur «les choses ayant rapport à la littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes villageoises si nouvelles pour lui; il est encore dans sa lune de miel administrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.

Nous connaissons maintenant la genèse des Jeudis de Madame Charbonneau. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant, quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.