III

Le 1er janvier 1859, la Semaine des Familles commença les Jeudis de Madame Charbonneau, avec ce sous-titre: Journal d’un Parisien en retraite. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860, elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, la Semaine contenait le chapitre sur l’installation de George de Vernay (aliàs Armand de Pontmartin) comme maire de Gigondas. La suite prochainement, lisait-on au bas de l’article. La suite, les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume: Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur dramatique. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune et bel Hippolyte, le fournier de la commune. L’idylle villageoise se termine par un mariage... forcé. On était, à bon droit, très rigoriste à la Semaine des Familles. Alfred Nettement mit son veto, et le chapitre ne passa pas. La fin des jeudis a paru dans l’Univers illustré.

En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise, qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pas appuyer, il se trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout, dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons. La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour cette vertueuse Semaine. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je fus d’abord tout à fait inconscient en écrivant ces chapitres qui me semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper, c’est que la Semaine des Familles, s’adressant à un public spécial, faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»

Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à casser les vitres, que, les Jeudis une fois terminés, il les laissa dormir dans le petit Magazine de M. Lecoffre. Ils y restèrent en sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot; ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier les Jeudis...»

Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au contraire, très notablement atténuées.

Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences qui existent entre les articles et le livre.

Le chapitre II, dans la Semaine des Familles[290], se termine par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier Jules Janin;—dossier Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM. Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc. Ces jolies pages ont été supprimées.

Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel, suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son roman de Fanny, Octave Feuillet et son Roman d’un jeune homme pauvre[291].

Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans la Semaine des Familles[292]—de la Revue contemporaine, de son directeur, le généreux Ariste (le marquis de Belleval), et du successeur de ce dernier, le jeune Cléon (Alphonse de Calonne). Tout cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.

Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En voici de plus importantes.