Je trouve dans la Semaine du 10 décembre 1859, tout un chapitre sur le Figaro, sur Gorgias (M. de Villemessant), sur Mâchefer (B. Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.
Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitres parus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier, George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise de Strabiros, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des meilleurs du livre, a disparu.
Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la mort de Raoul de Maguelonne (Jules de la Madelène), l’auteur de cet admirable roman, le Marquis des Saffras[294]. A l’époque où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène, colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans, il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège d’images riantes et printanières.
Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une heure après, il était dans la chambre du malade, à un cinquième étage de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici la fin:
«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.
Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»
Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.
Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].
Ce chapitre était le morceau capital des Jeudis; il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?