Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume, justum volumen. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme l’Homme bien informé et l’Invalide de lettres, et d’autres pages encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.
En voulant «rajuster» les Jeudis, Pontmartin les avait gâtés. N’y aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient publiés, en 1859 et en 1860, la Semaine des Familles et l’Univers illustré?
IV
Les Jeudis firent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment accueilli l’auteur des Causeries littéraires et des Causeries du Samedi n’étaient que des brises légères et de simples bonaces.
Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page des Jeudis. L’auteur de Marianna n’était pas un méchant homme, mais il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses lettres à Mme Hanska: «Jules Sandeau a été une de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au cours de cette longue et tumultueuse crise,—la crise Charbonneau. Il affectionnait sincèrement Jules Sandeau; il se réconciliera bientôt avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes preuves de sa fidèle amitié.
Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs de mépris, et allaient répétant partout: Il n’a pas osé s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il s’est gardé des représailles! Mais si les attaques se multipliaient, les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux. M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications, portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance. L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa au directeur du Figaro la lettre suivante:
Paris, le 8 mai 1862.
Monsieur,
Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seul contre tous la porte du Figaro, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.