Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.

Armand de Pontmartin.

Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur des Jeudis était en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.

Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi les jeunes de chaudes sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au soleil, le Diogène. Très touché de son article, Pontmartin l’en remercia aussitôt:

Dimanche matin, 11 mai.

En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussi noir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.

La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:

...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre des Jeudis de Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et la crise Charbonneau, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...

Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nos liens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...

On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge. S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant livre, excellent livre!» On l’appelait communément le Philinte de la littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses par les rubans verts d’Alceste; mais cela, en dépit des apparences, n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.