Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les pseudonymes, à la La Bruyère ou par à-peu-près, dont il s’était servi au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable.—Qui entendez-vous par Argyre? M. Edmond About.—Et Porus Duclinquant? M. Taxile Delord.—Et Polycrate? M. Gustave Planche.—Et Molossard? M. Barbey d’Aurevilly.—Et Caritidès? M. Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous les autres. Après tout, c’était assez crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude les agissements de... Caritidès.

Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes. Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à des cahiers, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.

Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord sur la préméditation, qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu, dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord filer un à un, presque incognito, sans le masque et sans clef, dans un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en douter[299]...»

Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé, il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de la copie à la Semaine des Familles, qui lui en demandait: il ne s’agissait en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’il avait en portefeuille. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas ce que c’était que d’avoir une gardoire. Improvisateur merveilleux, il n’attendait jamais au lendemain pour produire l’œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était à peine séchée, c’était là toute sa tactique. Qu’il eût raison de toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait bien,—les manœuvres savantes, les temporisations habiles et les longues préparations.

Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur des Nouveaux Lundis n’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens, honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose, sub rosâ (par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins), ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et, continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise», de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et à Jupiter hospitalier; pourquoi Sainte-Beuve remonte, cette fois encore, sur ses grands chevaux[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la réputation du directeur de la Revue!

Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres lui offrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].» Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel il eût dîné, c’était «le célèbre conteur Eutidème»,—Jules Sandeau. Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»

Dans les Jeudis, Eutidème conduit un soir George de Vernay chez Marphise (Mme Émile de Girardin), qui est à la veille de faire représenter au Théâtre-Français sa tragédie de Cléopâtre, avec Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M. et Mme Émile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur des Jeudis n’avait jamais mis les pieds dans le salon du petit hôtel de la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans ses Souvenirs d’un vieux critique[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12 novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale de Cléopâtre. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M. Buloz[305] m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de la tragédie nouvelle dans la Revue du 15.»

Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire, très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin: «Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payé jadis les indiscrétions, qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui, de ses fameux Jeudis de Madame Charbonneau[306]

En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode des Jeudis qu’une très belle lettre de Jules Janin. Le lundiste des Débats avait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom de Julio; il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:

Passy, 9 octobre 1862.