CHAPITRE XI
LA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.
(1862-1867)
L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée à la Gazette de France.—M. Silvestre de Sacy.—Entre chien et loup.—La Revue des Deux Mondes et la signature F. de Lagenevais.—M. Challemel-Lacour et Mgr Dupanloup.—A Pradine, chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et les Idées de Mme Aubray.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, le Nain jaune et le Camarade.—Les menus de M. Bec.—Les Courriers de Paris, de l’Univers illustré.—Pontmartin est cité par le P. Félix en chaire de Notre-Dame.—Les Nouveaux Samedis, Arthur de Boissieu et les Lettres d’un Passant.—Les Corbeaux du Gévaudan.—Joseph Joubert.—Une lettre en vers.
I
Il faut bien croire que la Crise Charbonneau n’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans le Correspondant, sur les Misérables de Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.
A la fin des Jeudis, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au no 8[309] de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.
L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, de déclassés, de fruits-secs et de ratés,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, ses chimistes et ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes, et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:
A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires de mamans, de fins visages de bébés agitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terrible lanternier. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où le Siècle me qualifiait d’idiot et où le Charivari me traitait d’imbécile[310].