Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries des Semaines littéraires. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.

Le 1er mars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série des Nouveaux Samedis. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné au Correspondant de 1863 un court récit, Un Trait de lumière[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.

Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:

Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’Illustration, qui désirait rompre avec le Siècle, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans une série fantastique qui m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...

On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnait une belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte des Mille et une Nuits, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisément la lampe merveilleuse. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.

Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plus de patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.

Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir le trop près et se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre, entre chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.

J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’Illustration, Paris fantastique, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:

Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet de Paris fantastique. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez Michel Lévy, Entre chien et loup, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...