Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveaux Apôtres qui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»

D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:

...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’Illustration, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79e page sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’Illustration, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume. Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...

L’apparition d’Entre chien et loup coïncidait avec les préliminaires de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir contre lui, non seulement Renan et ses Apôtres, mais encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que, peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte acception du mot», il répondait:

...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, que tout soit perdu si, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que de la forcer à s’ajuster toujours aux mêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.

La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se termine comme un roman: questa coda non è di questo gatto.

Ce petit volume d’Entre chien et loup n’en méritait pas moins son succès. Le chapitre sur Maria-Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur la Thérésa du café Bataclan, eût suffi à le justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois plus tard par Louis Veuillot dans les Odeurs de Paris[318].

III

L’auteur des Causeries littéraires avait quitté la Revue des Deux Mondes en mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouiller et de se raccommoder. Le 1er juin 1866, la Revue publiait un article intitulé: Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé: F. de Lagenevais. L’article était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:

...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe pas...